Vendredi Saint

B + C

 

Jn 18,1-40

01 Après avoir ainsi parlé, Jésus sortit avec ses disciples et traversa le torrent du Cédron ; il y avait là un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples.

02 Judas, qui le livrait, connaissait l'endroit, lui aussi, car Jésus y avait souvent ré uni ses disciples.

03 Judas prit donc avec lui un détachement de soldats, et des gardes envoyés par les chefs des prêtres et les pharisiens. Ils avaient des lanternes, des torches et des armes.

04 Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s'avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? »

05 Ils lui répondirent : « Jésus le Nazaréen. » Il leur dit : « C'est moi. » Judas, qui le livrait, était au milieu d'eux.

06 Quand Jésus leur répondit : « C'est moi », ils reculèrent, et ils tombèrent par terre.

07 Il leur demanda de nouveau : « Qui cherchez-vous ? » Ils dirent : « Jésus le Nazaréen. »

08 Jésus répondit : « Je vous l'ai dit : c'est moi. Si c'est bien moi que vous cherchez, ceux-là, laissez-les partir. »

09 (Ainsi s'accomplissait la parole qu'il avait dite : « Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés ».)

10 Alors Simon-Pierre, qui avait une épée, la tira du fourreau ; il frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l'oreille droite. Le nom de ce serviteur était Malcus.

11 Jésus dit à Pierre : « Remets ton épée au fourreau. Est-ce que je vais refuser la coupe que le Père m'a donnée à boire ? »

12 Alors les soldats, le commandant et les gardes juifs se saisissent de Jésus et l'enchaînent.

13 Ils l'emmenèrent d'abord chez Anne, beau-père de Caïphe, le grand prêtre de cette année-là.

14 (C'est Caïphe qui avait donné aux Juifs cet avis : « Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple. »)

15 Simon-Pierre et un autre disciple suivaient Jésus. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans la cour de la maison du grand prêtre,

16 mais Pierre était resté dehors, près de la porte. Alors l'autre disciple - celui qui était connu du grand prêtre - sortit, dit un mot à la jeune servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre.

17 La servante dit alors à Pierre : « N'es-tu pas, toi aussi, un des disciples de cet homme-là ? » Il répondit : « Non, je n'en suis pas ! »

18 Les serviteurs et les gardes étaient là ; comme il faisait froid, ils avaient allumé un feu pour se réchauffer. Pierre était avec eux, et se chauffait lui aussi.

19 Or, le grand prêtre questionnait Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine.

20 Jésus lui répondit : « J'ai parlé au monde ouvertement. J'ai toujours enseigné dans les synagogues et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n'ai jamais parlé en cachette.

21 Pourquoi me questionnes-tu ? Ce que j'ai dit, demande-le à ceux qui sont venus m'entendre. Eux savent ce que j'ai dit. »

22 A cette réponse, un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle en disant : « C'est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! »

23 Jésus lui répliqua : « Si j'ai mal parlé, montre ce que j'ai dit de mal ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »

24 Anne l'envoya, toujours enchaîné, au grand prêtre Caïphe.

25 Simon-Pierre était donc en train de se chauffer ; on lui dit : « N'es-tu pas un de ses disciples, toi aussi ? » Il répondit : « Non, je n'en suis pas ! »

26 Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, insista : « Est-ce que je ne t'ai pas vu moi-même dans le jardin avec lui ? »

27 Encore une fois, Pierre nia. A l'instant le coq chanta .

28 Alors on emmène Jésus de chez Caïphe au palais du gouverneur. C'était le matin. Les Juifs n'entrèrent pas eux-mêmes dans le palais, car ils voulaient éviter une souillure qui les aurait empêchés de manger l'agneau pascal.

29 Pilate vint au dehors pour leur parler : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » Ils lui répondirent :

30 « S'il ne s'agissait pas d'un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré. »

31 Pilate leur dit : « Reprenez-le, et vous le jugerez vous-mêmes suivant votre loi. » Les Juifs lui dirent : « Nous n'avons pas le droit de mettre quelqu'un à mort. »

32 Ainsi s'accomplissait la parole que Jésus avait dite pour signifier de quel genre de mort il allait mourir.

33 Alors Pilate rentra dans son palais, appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? »

34 Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien parce que d'autres te l'ont dit ?

35 Pilate répondit : « Est-ce que je suis Juif, moi ? Ta nation et les chefs des prêtres t'ont livré à moi : qu'as-tu donc fait ? »

36 Jésus déclara : « Ma royauté ne vient pas de ce monde ; si ma royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Non, ma royauté ne vient pas d'ici. »

37 Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C'est toi qui dis que je suis roi. Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. »

38 Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? »Après cela, il sortit de nouveau pour aller vers les Juifs, et il leur dit : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation.

39 Mais c'est la coutume chez vous que je relâche quelqu'un pour la Pâque : voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? »

40 Mais ils se mirent à crier : « Pas lui ! Barabbas ! » (Ce Barabbas était un bandit.)

Lc 19,1-42

01 Alors Pilate ordonna d'emmener Jésus pour le flageller.

02 Les soldats tressèrent une couronne avec des épines, et la lui mirent sur la t ête ; puis ils le revêtirent d'un manteau de pourpre.

03 Ils s'avançaient vers lui et ils disaient : « Honneur à toi, roi des Juifs ! » Et ils le giflaient.

04 Pilate sortit de nouveau pour dire aux Juifs : « Voyez, je vous l'amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. »

05 Alors Jésus sortit, portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur dit : « Voici l'homme. »

06 Quand ils le virent, les chefs des prêtres et les gardes se mirent à crier : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Reprenez-le, et crucifiez-le vous-mêmes ; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. »

07 Les Juifs lui répondirent : « Nous avons une Loi, et suivant la Loi il doit mourir, parce qu'il s'est prétendu Fils de Dieu. »

08 Quand Pilate entendit ces paroles, il redoubla de crainte.

09 Il rentra dans son palais, et dit à Jésus : « D'où es-tu ? » Jésus ne lui fit aucune réponse.

10 Pilate lui dit alors : « Tu refuses de me parler, à moi ? Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te relâcher, et le pouvoir de te crucifier ? »

11 Jésus répondit : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l'avais reçu d'en haut ; ainsi, celui qui m'a livré à toi est chargé d'un péché plus grave. »

12 Dès lors, Pilate cherchait à le relâcher ; mais les Juifs se mirent à crier : « Si tu le relâches, tu n'es pas ami de l'empereur. Quiconque se fait roi s'oppose à l'empereur. »

13 En entendant ces paroles, Pilate amena Jésus au-dehors ; il le fit asseoir sur une estrade à l'endroit qu'on appelle le Dallage (en hébreu : Gabbatha).

14 C'était un vendredi, la veille de la Pâque, vers midi. Pilate dit aux Juifs : « Voici votre roi. »

15 Alors ils crièrent : « A mort ! A mort ! Crucifie-le ! » Pilate leur dit : « Vais-je crucifier votre roi ? » Les chefs des prêtres répondirent : « Nous n'avons pas d'autre roi que l'empereur. »

16 Alors, il leur livra Jésus pour qu'il soit crucifié, et ils se saisirent de lui.

17 Jésus, portant lui-même sa croix, sortit en direction du lieu dit : Le Crâne, ou Calvaire, en hébreu : Golgotha.

18 Là, ils le crucifièrent, et avec lui deux autres, un de chaque côté , et Jésus au milieu.

19 Pilate avait rédigé un écriteau qu'il fit placer sur la croix, avec cette inscription : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. »

20 Comme on avait crucifié Jésus dans un endroit proche de la ville, beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, qui était libellé en hébreu, en latin et en grec.

21 Alors les prêtres des Juifs dirent à Pilate : « Il ne fallait pas écrire : 'Roi des Juifs' ; il fallait écrire : 'Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs'. »

22 Pilate répondit : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit. »

23 Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits ; ils en firent quatre parts, une pour chacun. Restait la tunique ; c'était une tunique sans couture, tissée tout d'une pièce de haut en bas.

24 Alors ils se dirent entre eux : « Ne la déchirons pas, tirons au sort celui qui l'aura. » Ainsi s'accomplissait la parole de l'Écriture : Ils se sont partagé mes habits ; ils ont tiré au sort mon vêtement. C'est bien ce que firent les soldats.

25 Or, près de la croix de Jésus se tenait sa mère, avec la soeur de sa mère, Marie femme de Cléophas, et Marie Madeleine.

26 Jésus, voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. »

27 Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.

28 Après cela, sachant que désormais toutes choses étaient accomplies, et pour que l'Écriture s'accomplisse jusqu'au bout, Jésus dit : « J'ai soif. »

29 Il y avait là un récipient plein d'une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d'hysope, et on l'approcha de sa bouche.

30 Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l'esprit.

31 Comme c'était le vendredi, il ne fallait pas laisser des corps en croix durant le sabbat (d'autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque). Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu'on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes.

32 Des soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis du deuxième des condamnés que l'on avait crucifiés avec Jésus.

33 Quand ils arrivèrent à celui-ci, voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes,

34 mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l'eau.

35 Celui qui a vu rend témoignage, afin que vous croyiez vous aussi. (Son témoignage est véridique et le Seigneur sait qu'il dit vrai.)

36 Tout cela est arrivé afin que cette parole de l'Écriture s'accomplisse : Aucun de ses os ne sera brisé.

37 Et un autre passage dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transperc é.

38 Après cela, Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par peur des Juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Joseph vint donc enlever le corps de Jésus.

39 Nicodème (celui qui la première fois était venu trouver Jésus pendant la nuit) vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d'aloès pesant environ cent livres.

40 Ils prirent le corps de Jésus, et ils l'enveloppèrent d'un linceul, en employant les aromates selon la manière juive d'ensevelir les morts.

41 Près du lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n'avait encore mis personne.

42 Comme le sabbat des Juifs allait commencer, et que ce tombeau était proche, c'est là qu'ils déposèrent Jésus.

"Copyright AELF - Paris - 1980 - Tous droits réservés".

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Réflexions ( extraites de « Croire ou ne pas croire » témoignages recueillis par Bertrand Révillion, Paris Bayard 1998, pp. 223-228)

Témoignage de Éloi Leclerc, franciscain« Dieu parle à nos désirs »

« Pâques, c'est le temps du désir révélé », me confiait Éloi Leclerc, à l'approche de la Semaine sainte. Pour ce franciscain, rescapé de Buchenwald et auteur de Sagesse d'un pauvre, « écouter la voix intérieure » qui murmure en nous, c'est déjà ressusciter.

Bertrand Révillion - À bien y réfléchir, nous allons, dans quelques jours, faire mémoire d'un scandale inimaginable: sur la croix, c'est le propre fils de Dieu qui agonise et meurt. Le christianisme est une bien curieuse religion...

Éloi Leclerc - Heureusement, ce n'est pas la mort qui est au centre de la foi chrétienne: c'est la vie! Si l'on fait de la croix et du sang versé une sorte d'exaltation de la souffrance et de la mort, qui glorifierait Dieu et apaiserait sa colère, on se trompe de religion. Dieu n'est pas un être sanguinaire qui, du haut de sa toute-puissance , aurait exigé que son fils meure pour « laver » les péchés des hommes dans son sang. Dieu ne veut pas la mort, mais la vie.

- Mais pourquoi fallait-il que Jésus meure?

- Pour nous montrer jusqu'où va l'amour du Père. Dieu, dans son amour pour l'homme, voulait lui communiquer sa propre vie et l'associer à la joie divine d'exister. Mais ce dessein d'amour s'est heurté à la suffisance de l'homme, au péché et à sa logique de mort. Dieu, pourtant, n'a pas renoncé. Par son Fils, il s'est donné totalement. La mort de Jésus est essentiellement don: « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne », dit-il dans l'Évangile de Jean (10,18). Or, dans ce don, c'est le visage de Dieu qui se révèle: un Dieu tellement donné, tellement aimant qu'il renonce à sa toute-puissance. « Qui me voit voit le Père », affirme Jésus (Jn 14,9).

- Vous pensez que la mort de Jésus nous rend Dieu plus proche?

- En acceptant de mourir, Jésus nous rejoint au plus profond de notre humanité. Toutes et tous, nous savons qu'un jour nous mourrons, que la mort est inscrite dans notre histoire humaine. En mourant, Jésus se fait proche de nous dans ce que nous avons de plus dur à porter. Sur la croix, Dieu s'est vraiment dépouillé pour être avec nous, au plus bas: dans la mort. Et sa résurrection nous ouvre à l'espérance et nous offre une alternative à l'absurde. Paradoxalement, c'est en mourant que Jésus se fait le plus proche de ce que nous sommes. Il accepte de marcher sur la route de notre inquiétude fondamentale. Et, ce faisant, il nous révèle à notre propre désir.

- Que voulez-vous dire?

- La mort du Christ nous renvoie à notre propre mort. Et prendre conscience de notre propre mort, savoir que le fil de nos jours aura un terme, c'est, au même instant, prendre conscience du désir profond de vivre qui nous habite. Ce temps que nous avons à vivre sur cette terre, qu'allons-nous en faire? Quelles voies allons-nous emprunter pour trouver cette chose tellement précieuse et si fragile que nous appelons le bonheur?

- La mort de Jésus nous confronte au sens de notre vie?

- Oui, et c'est en cela que le message de la croix n'est pas message de mort mais appel à la vie, au bonheur de vivre.

- Un bonheur qui, sans cesse, nous échappe.

- Nous croyons effectivement le saisir dans la satisfaction de nos besoins concrets, mais ceux-ci, à peine assouvis, nous renvoient à un manque fondamental, une blessure profonde: un désir inextinguible nous taraude. Notre existence humaine se charge de nous rappeler que nos bonheurs sont limités, fragiles, mortels. Nous pouvons alors sombrer dans le scepticisme et le désespoir. Nous dire que la condition humaine est définitivement frappée de non-sens, que notre existence est désenchantée. Nous pouvons encore transformer ce désespoir en fuite effrénée dans les plaisirs de ce monde, tenter, par tous les moyens, de faire taire l'inquiétude qui nous habite. Mais nous pouvons aussi nous mettre à l'écoute de ce désir, tenter de savoir d'où vient cette inquiétude qui semble totalement liée à notre condition humaine.

- Et vous, Éloi Leclerc, savez-vous d'où vient cette inquiétude?

- Peut-être faut-il plutôt se demander de « qui » elle vient...

- Expliquez-moi.

- - Je crois que la source de l'insatisfaction fondamentale que nous avons toutes et tous dans le coeur, c'est Dieu lui-même. Nous cherchons le bonheur sans savoir qu'il a nom... J'aime cette phrase de saint Augustin: « Notre coeur est inquiet jusqu'à ce qu'il trouve en Toi son apaisement. »

- En courant frénétiquement après le bonheur, nous ne savons pas que c'est Dieu lui-même que nous cherchons?

- Oui. Nous voulons vivre. Nous cherchons à être heureux et nous sommes prêts pour cela à courir après toutes les satisfactions provisoires. Jusqu'au jour où, peut-être, nous découvrirons Celui que nous cherchons vraiment. Créé par Dieu, l'homme n'a de cesse de retrouver son Créateur. Il ne cherche finalement, sans le savoir, qu'une chose: la vie éternelle. Non pas seulement une vie qui, après la mort, n'aurait pas de fin, mais la vie en plénitude, cette béatitude que nous annonce Jésus, lui qui, sans cesse, fait référence à la vie: « le pain de vie », « l'eau vive »... Notre désir humain de vie et de bonheur se confond en fait avec notre désir de Dieu.

- Dieu est là, au coeur de notre désir?

- Dieu parle à nos désirs, Dieu habite nos désirs. Plus nous nous mettons à l'écoute de notre désir le plus profond, plus, en fait, nous nous mettons à l'écoute du désir de Dieu. Devenir pleinement homme, c'est entrer dans le désir de Dieu. Devenir pleinement homme, c'est entrer dans le désir de Dieu, car c'est en Dieu que s'accomplit notre humanité. « Nul ne vient à moi si mon Père ne l'attire », dit Jésus. Dieu se sert de nos désirs. Il a mis dans nos coeurs cette flamme, cette attente, cette inquiétude. Dieu est source de notre désir. Entre la vie transcendante de Dieu et la vie désirante de l'homme, il y a comme une complicité, une alliance originelle. Si nous relisons l'Évangile, nous découvrons combien la vie à laquelle Jé sus nous appelle n'est pas artificielle, mais combien au contraire elle s'inscrit dans notre humanité désirante. Sur les chemins de Galilée, Jésus rencontre des hommes et des femmes travaillés par le désir, la soif de vivre. Et c'est au coeur de cette soif qu'il les rejoint. Avant de parler de vie éternelle, il commence par multiplier les pains! Il écoute les désirs de l'homme. La foule aurait pu se contenter de cette nourriture-là, mais il la pousse plus loin. Au travers du désir prosaïque et naturel de se nourrir, il dévoile une autre faim, une autre soif. Il ouvre le désir de l'homme à sa vraie dimension, de telle sorte que le désir ainsi approfondi devient le réceptacle de la vie divine. La vie divine devient en nous notre propre vie humaine.

- Un exemple?

- Le premier signe que Jésus donne dans l'Évangile de Jean, c'est celui de l'eau changée en vin. Ce jour-là, Jésus est invité à des noces, avec sa mère et ses disciples. Il est présent à la joie humaine d'une fête de village. Mais survient un manque: ils n'ont plus de vin, il n'y a plus de joie. Ce manque symbolise tout le drame humain: il nous manque toujours quelque chose pour que notre joie soit complète. Marie demande alors à Jésus d'intervenir. Mais est-ce sa mission que de répondre aux moindres dé sirs matériels, concrets des hommes? Ce que Jésus veut nous donner, n'est-ce pas plutôt la vie éternelle, la vie en plénitude? Sa mission dépasse infiniment les désirs particuliers des hommes. Pourtant, au lieu de refuser, Jésus accepte de répondre au désir humain très matériel qui s'exprime ce jour-là. Mais, à travers la réponse qu'il donne, il va signifier autre chose, convertir le désir de ceux qui l'entourent, les faire passer de leur besoin de vin à un désir beaucoup plus essentiel. Regardons-le agir: là où il aurait suffi de changer en vin quelques jarres d'eau, Jésus choisit la démesure. C'est l'eau des cuves réservées aux ablutions rituelles des juifs qu'il transforme en un vin rare et capiteux. Six cents litres! Ce qu'il annonce au travers de ce geste étonnant, c'est le don d'une vie qui ne se mesure pas mais qui répond au vrai désir de l'homme par-delà les besoins particuliers. L'homme réclame un peu de vin: Jé sus lui offre de quoi étancher totalement sa soif. Au-delà de ce vin donné en abondance, c'est sa propre vie qu'il nous donne. Ainsi, bien loin de dédaigner nos modestes désirs humains, Dieu les écoute et s'en sert pour nous révéler notre véritable soif.

- Une certaine vision du christianisme nous a cependant plutôt enseigné à nous méfier de nos désirs...

- Il nous faut définitivement sortir de ce christianisme de méfiance à l'égard de la vie. Ce n'est pas à la dépréciation de la vie mais à sa plénitude que Dieu nous appelle. Nos désirs ne sont pas mauvais, ils sont, au contraire, si nous savons séparer le bon grain de l'ivraie, un chemin de rencontre avec Dieu. Car c'est au plus profond de notre humanité que Dieu nous parle et nous appelle non pas à l'autoflagellation, mais au bonheur de vivre et à la joie divine d'exister. Le désir de l'homme et le désir de Dieu ne sont pas contraires: ils boivent à la même source!

- Jésus se fait éducateur de nos désirs?

- Il est le maître du désir. C'est au coeur de la vie désirante de l'homme qu'il trouve un chemin de révélation. Avec lui, pas de coupure entre le « naturel » et le « surnaturel ». C' est dans notre histoire, et pas dans une sorte d'arrière-monde, que Dieu choisit de nous parler et de nous appeler à accomplir notre désir, c'est-à-dire son désir.

- À quoi nous appelle-t-il?

- À devenir ce que nous sommes déjà: des filles et des fils de Dieu. Il nous invite à marcher vers notre propre humanité, à devenir pleinement homme, c'est-à-dire à écouter la voix qui, en nous, nous appelle à être. Plus nous nous approcherons de notre propre mystère d'homme, plus nous nous approcherons du mystère de Dieu... L'éternité commence déjà ici-bas dans cette quête inséparable de nous-mêmes et de Dieu.

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Réflexions:

Jésus a pris sur lui la misère humaine,

pour compatir avec les personnes souffrantes,

afin qu'elles se sentent comprises et aimées jusqu'au bout,

dans leur destin emprisonné par la fatalité de la mort.

Avec Jésus, les personnes saisissent que l'amour aura le dernier mot,

parce qu'il est la lumière au bout du tunnel.

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Histoire vraie ( extraite de « Ils revinrent tout joyeux » de Thomas Brenti, éd. Béatitudes 2010)

Jésus était là, nous ne le savions pas

J'ai vingt-neuf ans et je suis curé de paroisse. Un jour Didier est arrivé chez nous. Il vivait dans la rue jusque-là. Il m'a demandé nourriture et logement. À quelques mètres du presbytère se trouvait une maison discrète où nous l'avons accueilli. Didier était alcoolique. Au fil des jours il a arrêté de boire. Il venait s'asseoir dans la cour attenante à l'église. C'était un homme fatigué, faible; il balayait tout simplement la cour; mais il était très paisible.
Après un mois parmi nous, il a commencé à se sentir mal. Il restait dans sa chambre et, pendant un ou deux jours, il nous a semblé peu en forme. Un jour, nous étions sur le point de nous mettre à table, avec le vicaire de la paroisse et les quelques séminaristes qui vivaient avec nous. Je me rappelle que nous lui avons présenté son repas mais il n'a pas voulu le prendre. Il restait couché sur un matelas. Je me suis approché et j'ai voulu le mettre debout, mais il a été secoué de fortes convulsions. Elles ont cessé lorsqu'il s'est recouché. Nous avons appelé le médecin qui a rapidement fait le déplacement. Il était environ vingt-deux heures. Le docteur l'a ausculté et nous a conseillé de l'emmener de toute urgence à l'hôpital. Je lui a alors parlé des convulsions. Il m'a répondu que, si nous ne l'emmenions pas sur l'instant, il allait mourir. Nous l'avons donc mis dans la voiture où sont aussi entrés le médecin, mon vicaire et moi-même. Nous étions à une dizaine de ures de là. Avant même notre arrivée à l'hôpital, Didier était mort. Là, personne ne voulut  le recevoir... Nous sommes donc rentrés à la maison avec lui.
Il était déjà tard et nous ne savions que faire. Nous avons déposé Didier sur une table, lui avons fait sa dernière toilette et avons recouvert son corps d'une nappe blanche que nous avions reçue en cadeau. Nous nous sommes assis autour de lui et nous avons commencé à prier. Après quelques minutes de prière, nous nous sommes rendu compte que Didier avait été Jésus parmi nous. Nous nous sommes demandé comment cela avait pu se faire que Didier habite tout un mois dans sa petite chambre; il n'était pas dans notre habitude d'héberger les gens.
Le lendemain, à tête reposée, nous avons pu faire les démarches pour son enterrement. J'ai fini par obtenir pour lui une tombe; au début, on voulait le mettre dans une tombe commune. Nous avons acheté un cercueil et nous avons commencé à veiller son corps, dans le salon du presbytère. En un rien de temps, la paroisse s'est remplie de monde: Didier avait attiré beaucoup d'amour pendant ce mois qu'il avait vécu parmi nous.
Jetant un coup d'oeil à ses papiers d'identité, nous nous sommes rendu compte que Didier avait un domicile pas loin de la paroisse et nous sommes donc allés voir si l'un de ses proches y vivait. À notre grande surprise, nous y avons trouvé sa fille. Petit à petit, toute sa famille a été mise au courant. Didier avait une famille et une triste histoire d'abandon et d'alcoolisme. Tous étaient présents pour l'accompagner dans sa nouvelle demeure.
Nous avons célébré ses obsèques et nous avons porté son corps au cimetière en procession, à pied. Plus d'une centaine de personnes nous accompagnaient.
Didier a reçu à sa mort ce qu'il n'a pas reçu au cours de sa vie. En repensant à tout cela, nous avons pris conscience que Didier était revenu à l'Église pour y mourir et, dans la dernière étape de sa vie, il a réveillé des sentiments très nobles dans notre communauté paroissiale. En tant que prêtre, j'ai fait l'expérience que « dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait . » De plus, étant très jeune dans le sacerdoce, j'ai aussi fortement expérimenté la visite de Dieu dans la personne de Didier.
Chaque fois que je passe près du cimetière, j'essaie de m'arrêter sur sa tombe pour y prier.

Père J. L.
Argentine, Diocèse de San Isidro